En bref : Chez la personne ĂągĂ©e, la fracture du bassin survient le plus souvent aprĂšs une chute banale (fracture de fragilitĂ©) : branches pubiennes, souvent avec une fracture du sacrum que la radiographie ne montre pas. Le traitement est presque toujours non chirurgical : analgĂ©sie rĂ©guliĂšre, mise en charge selon la tolĂ©rance dĂšs les premiers jours et prĂ©vention des complications de lâimmobilitĂ©. Si la douleur empĂȘche encore la marche aprĂšs quelques jours, on refait lâimagerie (TDM ou IRM) et on demande lâavis de lâorthopĂ©die : la fixation ou la sacroplastie peut alors aider. Câest une fracture ostĂ©oporotique majeure : la mortalitĂ© Ă 1 an se rapproche de celle de la fracture de hanche, et un traitement de lâostĂ©oporose sâimpose. La fracture Ă haute Ă©nergie est une autre maladie : choc hĂ©morragique, ceinture pelvienne, Ă©quipe de traumatologie.
đ©ș Au chevet
đ© Signaux dâalarme
- Hypotension, tachycardie, hĂ©moglobine qui baisse, hĂ©matome qui sâĂ©tend (aine, pĂ©rinĂ©e, flanc), surtout sous anticoagulant : saignement pelvien.
- Traumatisme à haute énergie (accident de la route, chute de hauteur) : équipe de traumatologie, ceinture pelvienne si instable.
- Faiblesse ou engourdissement dâune jambe, rĂ©tention urinaire, incontinence nouvelle, anesthĂ©sie en selle : atteinte des racines sacrĂ©es.
- Hématurie, sang au méat urétral (homme), saignement vaginal ou rectal aprÚs un trauma : lésion urologique, fracture ouverte.
- Douleur de hanche avec radiographie « normale » et marche impossible : fracture de hanche ou du sacrum manquée.
â Ă faire maintenant
- Préciser le mécanisme (chute de sa hauteur ou haute énergie) et chercher la cause de la chute (syncope, médicaments, hypotension orthostatique).
- Imagerie : radiographie du bassin et des hanches ; TDM du bassin si la douleur est postĂ©rieure (sacrum, fesse), si la marche reste impossible ou avant de dĂ©cider dâune chirurgie ; IRM si TDM nĂ©gative et forte suspicion.
- Examen neurologique des membres inférieurs et périnéal, globe vésical, plaies de pression.
- FSC (à refaire à 24 h si anticoagulant ou fracture déplacée), créatinine, calcium, albumine, 25-OH vitamine D.
- Lever et mise en charge selon la tolĂ©rance dans les 24 Ă 48 h, avec physiothĂ©rapie, sauf consigne contraire de lâorthopĂ©die.
đ PremiĂšres ordonnances (personne ĂągĂ©e, fonction rĂ©nale Ă vĂ©rifier)
- AcétaminophÚne 650 à 1 000 mg PO q6h régulier (max 3 g/j chez la personne ùgée ou fragile).
- Opioïde à petite dose, donné 30 à 60 min avant les transferts et la physiothérapie : hydromorphone 0,5 à 1 mg PO q4h PRN ou oxycodone 2,5 à 5 mg PO q4h PRN.
- AINS : à éviter chez la plupart des aßnés (rein, saignement, IC) ; cure trÚs courte possible si aucune contre-indication.
- PEG 3350 17 g PO die ± sennosides 8,6 à 17,2 mg PO hs dÚs le premier opioïde.
- TEV : enoxaparine 40 mg SC die (30 mg si ClCr < 30) tant que la mobilité est réduite, sauf saignement actif.
- Vitamine D3 1 000 Ă 2 000 UI PO die ; apport en calcium surtout alimentaire.
đ Appeler ou orienter si
- OrthopĂ©die : fracture du sacrum ou de lâanneau postĂ©rieur dĂ©placĂ©e ou bilatĂ©rale, fracture de lâacĂ©tabulum, marche impossible aprĂšs 3 Ă 7 jours malgrĂ© une bonne analgĂ©sie, douleur qui augmente.
- Traumatologie, soins intensifs, radiologie dâintervention : haute Ă©nergie, instabilitĂ© hĂ©modynamique.
- GĂ©riatrie : dĂ©lirium, chutes rĂ©pĂ©tĂ©es, polypharmacie, orientation aprĂšs lâhospitalisation.
Types de fractures et imagerie
| Type | Mécanisme et image | Conduite habituelle |
|---|---|---|
| Fragilité, anneau antérieur seul (FFP I) | Chute de sa hauteur ; branches pubiennes ; TDM sans atteinte postérieure | Non chirurgicale : analgésie, mise en charge selon la tolérance |
| FragilitĂ© avec atteinte postĂ©rieure non dĂ©placĂ©e (FFP II) | Branches pubiennes + fracture du sacrum ou de lâaile iliaque non dĂ©placĂ©e ; le cas le plus frĂ©quent | Non chirurgicale en premier ; fixation (vis sacro-iliaques) ou sacroplastie si la marche reste impossible aprĂšs quelques jours |
| FragilitĂ© avec atteinte postĂ©rieure dĂ©placĂ©e (FFP III, IV) | DĂ©placement unilatĂ©ral ou atteinte bilatĂ©rale du sacrum (fracture en « H » ou en « U ») | Avis de lâorthopĂ©die ; fixation le plus souvent |
| Haute énergie | Accident, chute de hauteur, écrasement ; adulte de tout ùge | Protocole de traumatologie : ceinture pelvienne, transfusion, angiographie ou packing, fixation |
| Acétabulum | Chute sur le cÎté ou trauma ; douleur de hanche | Orthopédie : traitement selon le déplacement |
Classification FFP de Rommens et Hofmann (2013). Plus de la moitiĂ© des fractures des branches pubiennes chez lâaĂźnĂ© ont une atteinte du sacrum visible seulement Ă la TDM ; lâIRM est la plus sensible pour la fracture dâinsuffisance du sacrum.
Fracture à haute énergie : premiÚres heures
- RĂ©animation selon lâATLS : voies aĂ©riennes, ventilation, circulation ; FAST ; groupe et compatibilitĂ©, protocole de transfusion massive au besoin.
- Ceinture pelvienne centrée sur les grands trochanters si choc ou bassin instable ; pas de manipulation répétée du bassin.
- Acide tranexamique 1 g IV en 10 min, dans les 3 heures du traumatisme, puis 1 g IV sur 8 h (CRASH-2).
- Hémorragie persistante : angioembolisation ou packing prépéritonéal, selon le centre.
- Chercher les lésions associées : urÚtre (pas de sonde si sang au méat), vessie, rectum, vagin, rachis, abdomen.
- Transfert vers le centre de traumatologie désigné si le milieu ne peut pas traiter.
Ă lâhĂŽpital : fracture de fragilitĂ©
| Volet | Conduite |
|---|---|
| Mobilisation | Mise en charge selon la tolĂ©rance dĂšs les 24 Ă 48 premiĂšres heures, avec physiothĂ©rapie et aide technique (ambulateur). Lâalitement prolongĂ© aggrave le pronostic. |
| AnalgĂ©sie | AcĂ©taminophĂšne rĂ©gulier ; opioĂŻde Ă petite dose avant les activitĂ©s ; réévaluer chaque jour. Viser une douleur qui permet les transferts et la marche. Voir AnalgĂ©sie et douleur aiguĂ« Ă lâhĂŽpital. |
| Ăchec de mobilisation | Marche impossible aprĂšs 3 Ă 7 jours malgrĂ© une bonne analgĂ©sie : TDM (ou IRM) pour chercher une atteinte postĂ©rieure ou un dĂ©placement, puis avis de lâorthopĂ©die (fixation percutanĂ©e, sacroplastie). |
| TEV | Prophylaxie pharmacologique pendant lâimmobilitĂ© ; voir Prophylaxie de la TEV chez le patient hospitalisĂ©. |
| Anticoagulant habituel | Le poursuivre ou le reprendre si lâhĂ©moglobine est stable et sans hĂ©matome qui sâĂ©tend ; FSC Ă 24 h. Saignement important : voir Saignement sous anticoagulant et rĂ©version. |
| Délirium | Dépister chaque quart (CAM) ; prévention non pharmacologique. Voir Délirium. |
| Vessie, intestin, peau | Rétention (opioïdes, douleur), constipation, plaies de pression au sacrum et aux talons : surface adaptée, repositionnement. |
| Cause de la chute | MĂ©dicaments, hypotension orthostatique, vision, cognition, arythmie ; voir Chutes, fragilitĂ© et perte dâautonomie. |
| Orientation | Domicile avec soutien, URFI, UTRF ou convalescence selon la marche, la cognition et le soutien ; demande précoce. |
Ostéoporose aprÚs la fracture
- Une fracture du bassin de fragilité est une fracture ostéoporotique majeure : un traitement pharmacologique est recommandé sans attendre la densitométrie (Ostéoporose Canada, 2023).
- Avant de commencer : créatinine, calcium, 25-OH vitamine D ; santé dentaire si bisphosphonate ou dénosumab.
- Acide zolĂ©dronique 5 mg IV une fois par annĂ©e (souvent donnĂ© 2 semaines ou plus aprĂšs la fracture, vitamine D corrigĂ©e, ClCr â„ 35) ou alendronate 70 mg PO 1 fois par semaine ; dĂ©nosumab 60 mg SC q6 mois si insuffisance rĂ©nale (ne jamais lâarrĂȘter sans relais).
- Risque trÚs élevé (fractures multiples, T-score trÚs bas) : traitement anabolisant (tériparatide, romosozumab) à discuter ; le tériparatide pourrait aussi favoriser la consolidation des fractures du bassin.
- Exercice, prévention des chutes, apport en protéines. Voir Ostéoporose.
En soins post-aigus (URFI, UTRF, convalescence)
- Objectif : marche sécuritaire, transferts autonomes et retour dans le milieu de vie ; la consolidation prend 6 à 12 semaines, la douleur diminue en général en 2 à 6 semaines.
- Ă lâadmission : vĂ©rifier le diagnostic exact (TDM ? atteinte du sacrum ?), la consigne de mise en charge et le plan dâanalgĂ©sie, dâanticoagulation et dâostĂ©oporose ; examen neurologique de base documentĂ©.
- Analgésie avant les thérapies ; sevrer les opioïdes à mesure que la marche progresse. Voir Douleur qui limite la réadaptation et Analgésie multimodale et sevrage des opioïdes.
- Physiothérapie et ergothérapie : marche avec ambulateur, transferts, escaliers, aides techniques à domicile ; travailler la peur de tomber (Peur de tomber).
- Plateau ou recul de la marche, douleur qui augmente : refaire lâimagerie (dĂ©placement secondaire, fracture du sacrum mĂ©connue) et reparler Ă lâorthopĂ©die.
- TEV : prophylaxie jusquâĂ ce que la marche soit bien reprise (PrĂ©vention de la TEV).
- OstĂ©oporose : sâassurer quâun traitement est commencĂ© ou planifiĂ© avant le congĂ© (OstĂ©oporose aprĂšs une fracture de fragilitĂ©).
- Situation détaillée : Fracture du bassin ou du sacrum ; voir aussi Restrictions de mise en charge et Chute en réadaptation.
- Retour au centre hospitalier : nouveau dĂ©ficit, rĂ©tention avec anesthĂ©sie en selle, hĂ©moglobine qui chute ou hĂ©matome, douleur qui empĂȘche toute mobilisation, nouvelle chute avec douleur. Voir DĂ©tĂ©rioration : quand retourner au CH.
PiĂšges et perles
- Une radiographie du bassin « normale » nâexclut pas une fracture du sacrum : TDM si la marche est impossible.
- « Seulement une fracture des branches pubiennes » : la mortalitĂ© Ă 1 an et la perte dâautonomie ressemblent Ă celles de la fracture de hanche.
- Ne pas prescrire lâalitement : la mise en charge selon la tolĂ©rance est sĂ©curitaire pour la fracture de fragilitĂ© non dĂ©placĂ©e.
- Une fracture de fragilité peut saigner, surtout sous anticoagulant : FSC à 24 h.
- Le traitement de lâostĂ©oporose est souvent oubliĂ© au congĂ© : lâĂ©crire dans les ordonnances ou la lettre au mĂ©decin de famille.
- OpioĂŻde la nuit chez lâaĂźnĂ© : dĂ©lirium, rĂ©tention, chute ; le donner plutĂŽt avant les thĂ©rapies.
Références
- Rommens PM, Hofmann A. Comprehensive classification of fragility fractures of the pelvic ring: recommendations for surgical treatment (Injury 2013;44(12):1733-1744).
- Rommens PM, Arand C, Hofmann A, Wagner D. When and how to operate fragility fractures of the pelvis? (Indian J Orthop 2019;53(1):128-137).
- Morin SN et coll. Clinical practice guideline for management of osteoporosis and fracture prevention in Canada: 2023 update (CMAJ 2023;195(39):E1333-E1348).
- CRASH-2 trial collaborators. Effects of tranexamic acid on death, vascular occlusive events, and blood transfusion in trauma patients with significant haemorrhage (Lancet 2010;376:23-32).
- American College of Surgeons. ATLS : Advanced Trauma Life Support, 10e édition (2018) : ceinture pelvienne et hémorragie pelvienne.
- Peichl P et coll. Parathyroid hormone 1-84 accelerates fracture-healing in pubic bones of elderly osteoporotic women (J Bone Joint Surg Am 2011;93(17):1583-1587).
- Lyles KW et coll. Zoledronic acid and clinical fractures and mortality after hip fracture (HORIZON-RFT) (N Engl J Med 2007;357:1799-1809).