En bref : Classer d’abord le patron avec le rapport R (ALT/LSN ÷ PAL/LSN) : > 5 hépatocellulaire, 2–5 mixte, ≤ 2 cholestatique, puis le degré. À l’étage, les grandes causes sont les médicaments (DILI), le foie de choc, la congestion, le sepsis, l'obstruction biliaire et l'alcool ; une ALT > 1000 U/L évoque surtout l'ischémie, l'acétaminophène ou une hépatite virale aiguë. Tout RIN ≥ 1,5 avec encéphalopathie (sans cirrhose connue) est une insuffisance hépatique aiguë : soins intensifs et hépatologie (centre de greffe) le jour même, NAC sans attendre si l’acétaminophène est possible. Règle de Hy (ALT > 3 × LSN + bilirubine > 2 × LSN d’origine médicamenteuse) : environ 10 % de mortalité, cesser le médicament.
🩺 Au chevet
🚩 Signaux d’alarme
- RIN ≥ 1,5 et encéphalopathie, même légère (confusion, astérixis), sans cirrhose connue : insuffisance hépatique aiguë.
- Ictère avec ALT > 3 × LSN sous un nouveau médicament (règle de Hy).
- Hypoglycémie, acidose lactique, IRA, hypotension : hépatite sévère ou foie de choc.
- Fièvre, frissons, ictère, douleur de l’hypocondre droit : cholangite (voir la Fiche Voies biliaires).
- Ingestion d’acétaminophène (aiguë, répétée ou inconnue), champignons, produits naturels.
- Éruption, fièvre, éosinophilie : DRESS avec atteinte hépatique.
✅ À faire maintenant
- Calculer le rapport R et le degré ; comparer aux valeurs antérieures.
- Revue de la médication des 3 derniers mois (y compris l’hôpital, les antibiotiques, les produits naturels, les suppléments, l’alcool) ; dates de début et d’arrêt.
- Bilan : ALT, AST, PAL, GGT, bilirubine totale et conjuguée, RIN, albumine, glycémie, FSC, créatinine, lactate, lipase, CK ; acétaminophène sérique si ALT très élevée ou histoire floue.
- Échographie abdominale avec Doppler (voies biliaires, veines hépatiques et porte).
- Revoir les signes vitaux des 72 dernières heures (hypotension, chirurgie, arrêt cardiaque), l’état volémique et l’insuffisance cardiaque droite.
- Glycémie capillaire q4–6 h si hépatite sévère ; état de conscience au moins q4 h.
💊 Premières ordonnances
- Cesser le médicament suspect (voir les seuils plus bas) et tout hépatotoxique non essentiel ; acétaminophène ≤ 2 g/j seulement si hépatite légère et nécessaire, sinon le suspendre.
- NAC IV si l’acétaminophène est possible, sans attendre le dosage : protocole de la Fiche Intoxications et toxidromes (Centre antipoison).
- Insuffisance hépatique aiguë non liée à l’acétaminophène, encéphalopathie de grade 1–2 : NAC IV à discuter avec l’hépatologie (schéma de l’essai de Lee 2009 : 150 mg/kg/h × 1 h, puis 12,5 mg/kg/h × 4 h, puis 6,25 mg/kg/h × 67 h).
- Vitamine K 10 mg IV × 1 si RIN allongé (corrige la part carentielle) ; pas de plasma pour « corriger » le RIN sans saignement ni intervention : c’est un marqueur pronostique.
- Éviter les sédatifs et les benzodiazépines ; perfusion de dextrose si glycémie < 4 mmol/L.
📞 Appeler ou orienter si
- Gastro-entérologie : Insuffisance hépatique aiguë ; hépatite sévère avec RIN ≥ 1,5 sans encéphalopathie ; règle de Hy ou ictère médicamenteux
- Soins intensifs : Encéphalopathie de grade 3–4 ou glycémie instable ; hépatite avec choc, acidose lactique ou IRA
- Centre antipoison du Québec : Exposition à l’acétaminophène ou à un champignon
Délais, autres situations et quoi préparer : section Consulter ›
🔗 Ressources et raisonnement
🧭 Raisonnement clinique Atteinte hépatique aiguë sévère
Évaluation
Patron et degré
| Patron | Définition | Pistes principales |
|---|---|---|
| Hépatocellulaire | R > 5 ; ALT, AST ↑↑ | Ischémie, DILI, acétaminophène, virus, auto-immune, alcool (AST/ALT > 2), congestion aiguë |
| Mixte | R 2–5 | DILI (souvent), sepsis, infiltration |
| Cholestatique | R ≤ 2 ; PAL et GGT ↑ | Obstruction biliaire, DILI cholestatique, sepsis, NPT, congestion chronique, infiltration (néoplasie, granulomes) |
- R = (ALT ÷ LSN de l’ALT) ÷ (PAL ÷ LSN de la PAL), calculé sur le premier bilan anormal.
- Degré selon l’ACG (ALT) : limite < 2 × LSN, légère 2–5 ×, modérée 5–15 ×, sévère > 15 ×, massive > 10 000 U/L.
- LSN « vraie » de l’ALT selon l’ACG : environ 29–33 U/L chez l’homme et 19–25 U/L chez la femme, souvent plus basse que celle du laboratoire.
- ALT > 1000 U/L : ischémie, acétaminophène, hépatite virale aiguë, plus rarement auto-immune, DILI, ou calcul cholédocien (hausse brève, puis cholestase).
- PAL isolée avec GGT normale : origine osseuse ou placentaire. AST isolée avec CK élevée : origine musculaire.
Causes fréquentes à l’étage
| Cause | Indices | Conduite |
|---|---|---|
| DILI | Délai de 5 à 90 j après le début (amoxicilline-clavulanate : jusqu’à 3–6 sem après l’arrêt) | Arrêt, causalité (RUCAM), LiverTox |
| Acétaminophène | ALT souvent > 1000, RIN ↑, usage répété, alcool, jeûne, faible poids | NAC (Fiche Intoxications et toxidromes) |
| Foie de choc (ischémique) | Hypotension, arrêt, IC ; ALT et LDH très ↑ en 24–48 h, puis baisse rapide (≈ 50 % en 3 j) | Traiter la cause hémodynamique |
| Congestion | IC droite, TVJ, hépatomégalie ; cholestase surtout | Diurétique, échographie cardiaque |
| Sepsis | Cholestase, bilirubine conjuguée ↑ | Traiter l’infection, exclure la cholangite |
| Alcool | AST/ALT > 2, AST rarement > 300–400 U/L, GGT ↑, macrocytose | Fiche Cirrhose, Fiche Stéatose et lésions hépatiques |
| Virale | Prodrome, exposition, voyage, ITSS | Sérologies ci-dessous |
| Auto-immune | Femme, autres auto-immunités, IgG ↑ ; nitrofurantoïne, minocycline | Consultation en gastro-entérologie |
| Obstruction biliaire | Douleur, fièvre, voies dilatées | Fiche Voies biliaires (lithiase, cholécystite) |
| NPT | Cholestase ou stéatose après 1–3 sem | Revoir les lipides et le cyclage avec la nutrition |
- Autres : thrombose des veines hépatiques (Budd-Chiari) ou porte, HSV (immunosupprimé, fièvre, ALT massive, sans ictère), CMV, EBV, hyperthyroïdie, maladie cœliaque, Wilson (< 40 ans, hémolyse), grossesse (β-hCG : relève de l’obstétrique).
Bilan étiologique
- Virus : IgM anti-VHA, AgHBs et IgM anti-HBc, anti-VHC (+ ARN du VHC si aigu : l’anticorps peut manquer au début), IgM anti-VHE (sous-estimée ; voyage, porc, gibier), VIH ; HSV PCR, CMV, EBV selon le contexte.
- Auto-immune : AAN, anti-muscle lisse, IgG totales ; anti-mitochondries si cholestase.
- Toxiques : acétaminophène sérique, éthanol, dépistage urinaire ; prise de produits naturels (thé vert, curcuma, ashwagandha, suppléments de musculation).
- Imagerie : échographie Doppler d’abord ; cholangio-IRM si dilatation ou cholestase inexpliquée.
- Ferritine et saturation, céruloplasmine (< 40 ans) au besoin ; la ferritine monte en phase aiguë.
Hépatite médicamenteuse (DILI)
⚠️ Recommandation actuelle (ACG, 2021) : le diagnostic de DILI repose sur l’exclusion des autres causes ; RUCAM est un cadre d’aide à la causalité, pas un outil diagnostique à lui seul. Ne pas réintroduire le médicament après une atteinte avec ALT > 5 × LSN, une règle de Hy ou un ictère, sauf situation vitale sans solution de rechange.
Médicaments fréquents à l’hôpital
- Antibiotiques : amoxicilline-clavulanate (1re cause, cholestatique ou mixte, souvent retardée), TMP-SMX, fluoroquinolones, nitrofurantoïne, macrolides, minocycline, oxacilline/cloxacilline ; ceftriaxone (boue biliaire).
- Antituberculeux : isoniazide, rifampicine, pyrazinamide.
- Azolés (kétoconazole, voriconazole), amiodarone, méthotrexate, anticonvulsivants (phénytoïne, carbamazépine, valproate), AINS (diclofénac), allopurinol, statines (rarement grave), inhibiteurs de points de contrôle immunitaire, produits naturels.
Repères pour cesser le médicament suspect (seuils des essais et de l’EASL)
- ALT > 5 × LSN (ou > 8 × LSN pour un médicament essentiel, avec surveillance serrée).
- ALT > 3 × LSN avec bilirubine > 2 × LSN ou RIN > 1,5.
- ALT > 3 × LSN avec symptômes (fatigue, nausées, douleur de l’hypocondre droit, éruption, éosinophilie).
- PAL > 2 × LSN avec bilirubine > 2 × LSN (patron cholestatique).
- Antituberculeux : seuils de la Fiche Tuberculose : suspicion, isolement et démarche (> 3 × LSN symptomatique ou > 5 × LSN asymptomatique).
💡 Perle clinique : règle de Hy : ALT ou AST > 3 × LSN, bilirubine totale > 2 × LSN, 0 autre cause (ni cholestase initiale, ni virus, ni ischémie).
- Évolution : amélioration de l’ALT ≥ 50 % en 2 à 4 semaines après l’arrêt soutient le diagnostic ; la cholestase peut mettre des mois.
- Corticoïdes : seulement si traits auto-immuns ou DILI aux inhibiteurs de points de contrôle, avec la gastro-entérologie.
- Documenter l’allergie ou l’intolérance au dossier et au sommaire de congé.
Insuffisance hépatique aiguë
- Définition : RIN ≥ 1,5 + encéphalopathie de tout grade, maladie < 26 semaines, sans cirrhose préexistante.
- Causes principales : acétaminophène, DILI idiosyncrasique, hépatite B (aiguë ou réactivation sous immunosuppression), hépatite A ou E, ischémie, auto-immune, Wilson, Budd-Chiari, champignons (amanites).
- Encéphalopathie (West Haven) : 1 = inattention, 2 = léthargie, astérixis, désorientation, 3 = somnolence, confusion marquée, 4 = coma. Grade 3–4 : risque d’œdème cérébral, protection des voies aériennes.
- Mesures : appel précoce à l’hépatologie d’un centre de greffe (critères du King’s College), soins intensifs, glycémie q1–2 h, phosphore, magnésium, lactate, gaz, ammoniémie (artérielle si possible), hémocultures (risque d’infection), éviter les sédatifs, tête à 30°.
- Acétaminophène : NAC à toute exposition possible, quel que soit le délai ou le dosage.
⚖️ Divergence entre lignes directrices (ACG 2021 et AASLD vs EASL 2017) : l’ACG et l’AASLD retiennent la NAC IV chez l’adulte en insuffisance hépatique aiguë non liée à l’acétaminophène, au stade précoce d’encéphalopathie (grade 1–2) ; l’EASL la juge seulement envisageable, faute de preuve solide (bénéfice sur la survie sans greffe limité aux grades précoces dans l’essai de Lee 2009). On suit l’ACG : NAC au stade précoce, décidée avec l’hépatologie, sans retarder le transfert.
Algorithme
Consulter
Consulter en gastro-entérologie si :
- UrgentInsuffisance hépatique aiguë (RIN ≥ 1,5 + encéphalopathie) — immédiatement ; transfert vers un centre de greffe.
- UrgentHépatite sévère avec RIN ≥ 1,5 sans encéphalopathie — garde, même jour.
- UrgentRègle de Hy ou ictère médicamenteux — garde, même jour.
- Semi-urgentHépatite auto-immune suspectée (AAN, anti-muscle lisse, IgG ↑) — pendant le séjour.
- Semi-urgentHépatite B aiguë ou réactivée (sous immunosuppression) — pendant le séjour.
- ÉlectifCytolyse ou cholestase persistante inexpliquée après le bilan, > 6 mois — consultation externe en gastro-entérologie.
À préparer : courbe des enzymes, de la bilirubine et du RIN, rapport R, liste des médicaments avec les dates, alcool, sérologies, acétaminophène sérique, échographie Doppler, état de conscience.
Consulter aux soins intensifs si :
- UrgentEncéphalopathie de grade 3–4 ou glycémie instable — immédiatement.
- UrgentHépatite avec choc, acidose lactique ou IRA — immédiatement.
Consulter le Centre antipoison du Québec si :
- UrgentExposition à l’acétaminophène ou à un champignon (1 800 463-5060) — immédiatement, pour la NAC et la surveillance.
Suivi et congé
- Hépatite légère, médicament cessé : ALT, bilirubine et RIN q1–2 sem jusqu’à la normalisation, puis selon la cause.
- Inscrire le médicament en cause comme intolérance ou allergie au dossier et aviser le pharmacien communautaire.
- Vaccination contre les hépatites A et B si non immun et atteinte hépatique chronique ; déclaration à la santé publique des hépatites A, B, C et E aiguës (maladies à déclaration obligatoire).
- Conseils : abstinence d’alcool jusqu’à la normalisation, pas de produits naturels, acétaminophène ≤ 2 g/j.
- Hépatite B ou C : arrimage au suivi spécialisé.
Pièges et perles
- Un « foie de choc » se voit souvent sans hypotension documentée (IC, hypoxémie, sepsis) ; le rapport ALT/LDH < 1,5 et la chute rapide des enzymes l’appuient.
- L’ALT normale n’exclut pas une cirrhose ; une AST qui baisse avec un RIN qui monte est un mauvais signe (nécrose massive), pas une amélioration.
- Un calcul cholédocien peut donner une ALT > 1000 U/L pendant 24–48 h : faire l’échographie même si le patron semble hépatocellulaire.
- Amoxicilline-clavulanate : l’atteinte apparaît souvent après l’arrêt de l’antibiotique, parfois au congé.
- Hépatite E : peu cherchée, mais fréquente ; grave chez la femme enceinte et le cirrhotique.
- Avant une chimiothérapie, du rituximab ou des corticoïdes prolongés : AgHBs et anti-HBc pour prévenir une réactivation.
🩺 En pratique : écrire au dossier le rapport R, le degré, l’hypothèse principale et le médicament cessé ; cela simplifie la causalité.
Voir aussi
- Fiche Ictère de l’adulte (approche de l’hyperbilirubinémie).
- Fiche Cirrhose (décompensation, hépatite alcoolique).
- Fiche Stéatose et lésions hépatiques.
- Fiche Voies biliaires (lithiase, cholécystite) : cholangite, CPRE.
- Fiche Intoxications et toxidromes (acétaminophène, protocole de NAC).
- Fiche Encéphalopathie hépatique.
Références
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- Chalasani NP, Maddur H, Russo MW, Wong RJ, Reddy KR. ACG Clinical Guideline: Diagnosis and Management of Idiosyncratic Drug-Induced Liver Injury. Am J Gastroenterol 2021;116(5):878–898. doi:10.14309/ajg.0000000000001259
- European Association for the Study of the Liver. EASL Clinical Practice Guidelines: Drug-induced liver injury. J Hepatol 2019;70(6):1222–1261.
- European Association for the Study of the Liver. EASL Clinical Practical Guidelines on the management of acute (fulminant) liver failure. J Hepatol 2017;66(5):1047–1081.
- Lee WM, Hynan LS, Rossaro L et coll. Intravenous N-acetylcysteine improves transplant-free survival in early stage non-acetaminophen acute liver failure. Gastroenterology 2009;137(3):856–864.
- AASLD. Lee WM, Stravitz RT, Larson AM. Introduction to the revised American Association for the Study of Liver Diseases position paper on acute liver failure 2011. Hepatology 2012;55(3):965–967.
- National Institute of Diabetes and Digestive and Kidney Diseases. LiverTox : Clinical and Research Information on Drug-Induced Liver Injury. NIH, mise à jour continue.