En bref : La fatigue est parmi les 10 motifs de consultation les plus fréquents en première ligne. On distingue la fatigue physiologique (sommeil insuffisant, surcharge, horaire), secondaire (dépression, anxiété, apnée du sommeil, anémie, hypothyroïdie, diabète, médicaments, substances, infection récente) et chronique (≥ 6 mois). L’anamnèse et l’examen orientent : un bilan de base court suffit le plus souvent, et les tests sans indication changent rarement la conduite. Il faut chercher les drapeaux rouges (perte de poids, fièvre, sueurs nocturnes, saignement, déficit neurologique, dyspnée) et le malaise post-effort, clé de l’encéphalomyélite myalgique (EM/SFC).
🩺 Au chevet
🚩 Signaux d’alarme
- Idées suicidaires avec plan ou intention : urgence (voir Risque suicidaire).
- Dyspnée de repos, douleur thoracique, syncope, ou fatigue d’effort nouvelle chez une personne à risque coronarien : urgence (SCA, insuffisance cardiaque, embolie pulmonaire, arythmie).
- Hb < 70 g/L, ou anémie avec dyspnée, tachycardie, méléna ou rectorragie : urgence.
- Glucose ≥ 20 mmol/L avec polyurie, vomissements ou somnolence (acidocétose ou état hyperosmolaire) : urgence.
- Hypotension, vomissements, Na bas et K élevé (insuffisance surrénalienne aiguë, surtout après l’arrêt de corticostéroïdes) : urgence.
- Faiblesse musculaire objective d’apparition rapide, ptose ou diplopie fluctuante, troubles de déglutition (myasthénie, Guillain-Barré) ; Na < 125, K ≥ 6,5 ou Ca ≥ 3,5 mmol/L : urgence.
- Fièvre avec atteinte de l’état général chez une personne immunosupprimée, sous chimiothérapie ou neutropénique : urgence.
✅ À faire maintenant
- Préciser : début (brusque ou progressif), durée, horaire, fatigue ou somnolence (apnée) ou faiblesse (neuromusculaire), impact fonctionnel ; malaise post-effort (aggravation retardée de 12 à 72 h après un effort physique ou mental).
- Sommeil (heures, ronflement, apnées observées, STOP-Bang), horaire de travail, charge familiale, activité physique, alimentation.
- Repérage : PHQ-2 et GAD-2 (puis PHQ-9 et GAD-7 si ≥ 3) ; alcool, cannabis, opioïdes, stimulants.
- Revoir les médicaments : antihistaminiques, benzodiazépines, opioïdes, gabapentinoïdes, bêtabloquants, antidépresseurs sédatifs, antipsychotiques, relaxants musculaires, isotrétinoïne.
- Drapeaux rouges : perte de poids > 5 % en 6 à 12 mois, fièvre, sueurs nocturnes, adénopathies, saignement, nouvelle toux, changement des selles, âge > 50 ans avec symptômes nouveaux.
- Examen : signes vitaux (TA couchée-debout), IMC, pâleur, thyroïde, adénopathies, cœur et poumons, abdomen (organomégalie), peau, examen neurologique ciblé.
- Bilan de base raisonnable : FSC, ferritine, glucose ou HbA1c, créatinine, électrolytes, TSH ; selon le tableau : calcium, ALT, albumine, CRP, β-hCG, analyse d’urine. Autres tests seulement s’ils sont orientés par l’histoire.
💊 Premières ordonnances
- Carence en fer (ferritine < 30 µg/L) : sulfate ferreux 300 mg PO (60 mg de fer élémentaire) 1 jour sur 2 ou die, à jeun ou avec de la vitamine C, pendant 3 mois après la normalisation de l’Hb ; toujours chercher la cause (saignement, maladie cœliaque).
- Carence en B12 confirmée : cyanocobalamine 1000 µg PO die (efficace même en malabsorption légère) ; référer si atteinte neurologique.
- Hypothyroïdie franche : voir la fiche Thyroïde pour la dose de lévothyroxine.
- Cesser ou réduire le médicament sédatif en cause quand c’est possible (p. ex. remplacer un antihistaminique de 1re génération par un de 2e génération ; diminuer graduellement une benzodiazépine).
- Pas de stimulant (méthylphénidate, modafinil), de vitamine ou de supplément « énergisant » pour une fatigue non expliquée : aucun bénéfice démontré.
- Fatigue physiologique : hygiène du sommeil, horaire régulier, limiter caféine et alcool le soir, activité physique progressive (sauf si malaise post-effort).
📞 Appeler ou orienter si
- Envoyer à l’urgence : Idées suicidaires avec plan ou intention ; dyspnée de repos, douleur thoracique ou syncope ; hb < 70 g/L ; glucose ≥ 20 mmol/L avec symptômes ; hypotension avec Na bas et K élevé ; faiblesse objective rapide, ptose, diplopie ou trouble de déglutition ; fièvre chez une personne immunosupprimée ou neutropénique
Délais, autres situations et quoi préparer : section Consulter ›
Causes fréquentes
- Psychiatriques : dépression, anxiété, trouble de l’adaptation, épuisement professionnel ; souvent associées à l’insomnie.
- Sommeil : privation, travail de nuit, insomnie, apnée obstructive, syndrome des jambes sans repos.
- Médicaments et substances : sédatifs, alcool, cannabis, sevrage de stimulants ou de caféine.
- Endocriniennes et métaboliques : hypothyroïdie, diabète, insuffisance rénale, hypercalcémie, insuffisance surrénalienne, grossesse.
- Hématologiques : anémie, carence en fer avec ou sans anémie, carence en B12.
- Infectieuses : fatigue post-virale (mononucléose, COVID-19, affection post-COVID), hépatites B et C, VIH, tuberculose, maladie de Lyme selon l’exposition.
- Autres : insuffisance cardiaque, MPOC, maladie cœliaque, maladie inflammatoire de l’intestin, cancer, maladie inflammatoire (PPR après 50 ans), sclérose en plaques, fibromyalgie.
- Dans une proportion importante des cas, aucune cause précise n’est trouvée après un bilan raisonnable ; le pronostic est alors souvent bon.
Bilan : quoi demander et quoi éviter
- Pour tous (fatigue de plus de quelques semaines sans cause évidente) : FSC, ferritine, glucose ou HbA1c, créatinine, électrolytes, TSH.
- Selon le tableau : calcium et albumine, ALT et phosphatase alcaline, CRP ou VS (douleurs inflammatoires, > 50 ans), β-hCG, B12 (metformine, IPP au long cours, alimentation végétalienne, personne âgée, neuropathie), anti-transglutaminase IgA avec IgA totales (diarrhée, anémie ferriprive), VIH, VHB, VHC, syphilis selon les risques, radiographie pulmonaire (fumeur, toux).
- Choisir avec soin : pas de dosage de vitamine D chez les personnes à faible risque ; pas de T4 libre ni de T3 pour dépister l’hypothyroïdie (la TSH seule suffit, sauf maladie hypophysaire).
- À éviter sans indication précise : anticorps antinucléaires, sérologies EBV ou Lyme « de routine », cortisol au hasard, panels hormonaux, tests d’« intolérances » ou de métaux lourds.
- Résultat limite (Hb légèrement basse, TSH à 5–7 mUI/L) : répéter avant de conclure ; une TSH légèrement élevée explique rarement la fatigue.
Encéphalomyélite myalgique (EM/SFC) et fatigue post-virale
- Critères (National Academy of Medicine 2015) : ≥ 6 mois, au moins la moitié du temps, d’intensité modérée à grave : fatigue profonde nouvelle avec baisse marquée des activités, malaise post-effort, sommeil non réparateur ; plus troubles cognitifs ou intolérance orthostatique.
- NICE (2021) : soupçonner une EM/SFC si les symptômes persistent depuis 6 semaines chez l’adulte ; poser le diagnostic après 3 mois si le bilan est négatif.
- Pas d’exercice gradué : il peut aggraver le malaise post-effort. Proposer la gestion de l’énergie (« pacing ») : rester sous son seuil, alterner activité et repos, planifier.
- La TCC peut aider à composer avec la maladie, mais ne la guérit pas. Traiter les symptômes prioritaires (sommeil, douleur, intolérance orthostatique) en commençant bas.
- Voir aussi la fiche Fibromyalgie et fatigue chronique.
Consulter
Envoyer à l’urgence si :
- UrgenceIdées suicidaires avec plan ou intention
- UrgenceDyspnée de repos, douleur thoracique ou syncope (SCA, insuffisance cardiaque, embolie pulmonaire, arythmie)
- UrgenceHb < 70 g/L, ou anémie avec dyspnée, tachycardie ou saignement digestif
- UrgenceGlucose ≥ 20 mmol/L avec symptômes, ou Na < 125, K ≥ 6,5 ou Ca ≥ 3,5 mmol/L
- UrgenceHypotension avec Na bas et K élevé (insuffisance surrénalienne aiguë)
- UrgenceFaiblesse objective rapide, ptose, diplopie ou trouble de déglutition
- UrgenceFièvre chez une personne immunosupprimée ou neutropénique
Consulter en médecine interne si :
Fatigue isolée, examen normal et bilan de base normal : suivi planifié en première ligne, pas de consultation.
- RapideDrapeaux rouges sans cause trouvée : perte de poids > 5 %, fièvre, sueurs nocturnes, adénopathies, cytopénies ou anomalies multiples au bilan — priorité B (≤ 10 j) ; investigation accélérée si cancer soupçonné
- RapideSuspicion de maladie inflammatoire systémique (CRP élevée, douleurs articulaires, PPR atypique) — priorité C (≤ 28 j)
- ÉlectifFatigue persistante > 6 mois avec atteinte fonctionnelle, bilan ciblé négatif, doute diagnostique (EM/SFC) — priorité D (≤ 3 mois)
À préparer : durée et description (fatigue, somnolence ou faiblesse ; malaise post-effort) ; poids et évolution ; signes vitaux ; PHQ-9 et GAD-7 ; STOP-Bang ; liste des médicaments et substances ; FSC, ferritine, glucose ou HbA1c, créatinine, électrolytes, TSH, calcium, ALT, CRP avec dates ; autres tests orientés et leurs résultats ; traitements déjà essayés.
Suivi
- Revoir en 2 à 4 semaines avec les résultats, puis aux 4 à 8 semaines selon l’évolution ; demander un journal de sommeil et d’activité.
- Ferritine et FSC de contrôle 6 à 8 semaines après le début du fer (hausse attendue de l’Hb d’environ 10 g/L en 2 à 4 semaines) ; cesser le fer 3 mois après la normalisation de l’Hb et quand la ferritine dépasse 50 µg/L.
- B12 : contrôle en 2 à 3 mois après le début du traitement oral.
- Bilan négatif et absence de drapeau rouge : ne pas répéter les tests ; réévaluer à 3 et 6 mois ; reprendre l’examen et le bilan si un nouveau symptôme apparaît.
- Fatigue qui persiste au-delà de 6 mois avec malaise post-effort : envisager l’EM/SFC et planifier un suivi régulier, des adaptations au travail et le soutien du réseau.
Pièges et perles
- Distinguer fatigue, somnolence (apnée, narcolepsie, médicaments) et faiblesse (atteinte neuromusculaire) : la démarche diffère.
- Carence en fer sans anémie (ferritine < 30 µg/L) : peut causer de la fatigue ; la ferritine est faussement normale en inflammation (une ferritine < 100 µg/L avec CRP élevée peut être une carence).
- Personne âgée : la fatigue peut être le seul signe d’une dépression, d’une hypercalcémie, d’une insuffisance cardiaque ou d’un effet médicamenteux ; c’est aussi un marqueur de fragilité.
- Fatigue et dyspnée d’effort nouvelles chez une femme ou une personne diabétique : penser à l’équivalent angineux.
- Ne pas répéter des bilans élargis par crainte de manquer quelque chose : un suivi planifié est plus utile.
- Reconnaître la souffrance du patient et convenir d’objectifs fonctionnels (retour progressif aux activités) améliore l’alliance, même sans diagnostic précis.
Références
- Latimer KM, Gunther A, Kopec M. Fatigue in Adults: Evaluation and Management. Am Fam Physician 2023;108(1):58–69.
- National Institute for Health and Care Excellence (NICE). Myalgic encephalomyelitis (or encephalopathy)/chronic fatigue syndrome: diagnosis and management (NG206), 2021.
- Institute of Medicine (National Academy of Medicine). Beyond Myalgic Encephalomyelitis/Chronic Fatigue Syndrome: Redefining an Illness (2015).
- Choisir avec soin. La vérification du taux de vitamine D : quand est-ce vraiment nécessaire ?
- Choisir avec soin. Endocrinologie et métabolisme : recommandations de la Société canadienne d’endocrinologie et métabolisme (mise à jour nov. 2020).
- MSSS. Programme québécois pour les troubles mentaux (PQPTM) : outil d’aide au repérage chez l’adulte (PHQ-2 et GAD-2).
- MSSS. Grilles provinciales de priorisation des demandes de consultation spécialisée (CRDS) — Médecine interne.